Lorsque la Grèce fut admise dans le giron de CEE, l’objectif clairement affiché était d’ancrer définitivement le pays dans la démocratie, évitant un éventuel retour d’une dictature, les pays voisins refusant de voir revenir un nouveau Geórgios Papadópoulos et 7 nouvelles années de junte militaire. La précipitation de Bruxelles et sa volonté de pacifier l’Europe – l’adhésion de l’Espagne et du Portugal était motivée par les mêmes raisons – n’ont pas permis d’examiner en profondeur le dossier grec, que ce soit sur les plans économique, financier ou social.
Lors de son entrée dans la zone Euro en 2001, les caciques de l’UE ont préféré, sinon fermer les yeux, du moins prétendre être éblouis par les perspectives de croissance grecque afin de ne pas voir les différentes erreurs et falsifications des comptes du pays. En effet, la situation budgétaire grecque était à l’époque déjà connue de tous. Mais un fort potentiel touristique (15% de son PIB), les fortes exportations d’huile d’olive et ses chantiers de construction navale ont permis de penser que malgré certaines faiblesses structurelles – un poids de l’emploi public beaucoup trop lourd à porter pour une population de 11 millions d’habitants – et sociales – une corruption endémique, les Grecs ayant dépensé quelques 790 millions d’euros en pots-de-vin en 2009 – la Grèce pourrait toujours s’en sortir. De plus, les exemples quasi miraculeux de l’Espagne et de l’Irlande, et dans une moindre mesure du Portugal, ont laissé pensé que tout pays intégrant l’UE et la zone Euro ne pouvait que prospérer et réduire à terme sa dette et son déficit.
Cela explique pour une part la lenteur du sauvetage grec : huit mois après le début de la crise grecque, l’UE se décide finalement à prêter à la Grèce 80 milliards d’euros à 5%, additionnés de 30 milliards d’euros à 3% venant du FMI. L’autre raison majeure de ce retard était le refus de l’Allemagne de payer les pots cassés pour les pays ayant mal géré leurs finances. La vraie raison de ce retard s’explique par le fait que pour Mme. Merkel les élections régionales en Rhénanie du Nord-Westphalie – land le plus peuplé d’Allemagne – étaient imminentes, avec en jeu la conservation de la majorité à la chambre haute du Parlement. Hormis cet évènement politique, tout concoure à ce que l’Allemagne vole au secours de son parent pauvre ; avec la France ($78 milliards), elle est le plus gros créditeur de la Grèce ($45 milliards) et du sauvetage de la Grèce dépend le salut des banques allemandes.
Ce retard, le cafouillage des déclarations des dirigeants européens – création d’un fonds européen de soutien, intervention massive du FMI, intervention solitaire de l’UE, prêts interbancaires, etc. – n’ont pas rassuré les marchés. Après la dépréciation de la note grecque par les agences de notation, les marchés ont fuient la péninsule mais ont également commencé à se détourner plus ou moins discrètement des autres maillons faibles de la chaine européenne : le Portugal, l’Espagne, puis l’Irlande et bientôt l’Italie – pourtant un des six membres originels du projet européen. L’euro est également une victime de cette négligence, tant grecque qu’européenne ; il n’a jamais été aussi faible face au dollar depuis 2006. L’euro, qui devait être la première brique de l’édifice de l’Europe unie. L’euro qui symbolisait à sa création la fin des conflits régionaux et continentaux, des différends politiques et économiques, la paix et l’harmonie retrouvées pour un continent connu jusqu’alors pour ses penchants guerriers. L’Europe semble de moins en moins unie, brisée après des années de tentatives plus ou moins avortées de créer une cohérence économique, politique, diplomatique et militaire (cf. les difficultés rencontrées par le traité de Lisbonne par exemple). En cinquante ans, nous sommes passés d’une communauté à six Etats – riches de surcroît – à une union à 27 Etats – dont une petite dizaine provient de l’ancienne économie soviétique, fragilisés par des années de planification et de gestion étatique des ressources. Le fardeau n’est plus le même, la bureaucratie et les interprètes ont pris le pouvoir à Bruxelles et les politiques mises en place dans les années 60 et 70 doivent maintenant être repensées (la PAC, le FEDER, etc.).
Il s’agit maintenant de rassurer les marchés et de relancer la machine européenne, afin de pouvoir créer cette communauté forte de pays démocrates, telle que l’avaient imaginée les fameux Pères de l’Europe. Une union monétaire, sans vraie communauté économique, fiscale, militaire et surtout politique est bien trop faible pour pouvoir porter de tels espoirs. « C'est, en effet, l'un des résultats les mieux établis de la macroéconomie internationale qu'une union monétaire ne peut fonctionner sans mécanisme de coordination budgétaire » (Michel Aglietta in Le Monde, 17/05/10) . Aujourd’hui, les mêmes investisseurs qui avaient sauvé les banques américaines de la faillite en prenant des parts dans leur capital (la Chine notamment, mais aussi l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, Taïwan et autres) refusent de renflouer l’Europe, incertains de l’avenir et du maintien de l’Europe. Après 50 ans de bons et loyaux services, l’Europe doit se rénover ; le traité de Lisbonne n’est qu’une pâle ébauche de ce à quoi il s’agit de parvenir afin que l’Europe puisse vraiment parler d’une voix commune et avoir un réel rôle à jouer sur la place internationale. Le monde du XXIe siècle sera celui des grands Etats, suffisamment puissants pour pouvoir prendre les décisions et mettre en place les actions indispensables à la survie de l’humanité (problèmes de l’eau et de la nourriture, pandémies, désastre écologique, …).
Les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie ont déjà ce statut ou sont en passe de l’acquérir ; l’Europe ne peut y prétendre tant qu’elle ne sera qu’une simple union monétaire, il faudra passer par le stade de la fédération d’Etats afin d’obtenir ce pouvoir. Etant donné les réticences des peuples, l’attachement national (voire nationaliste) à leur pays et à leur langue, la peur de plus en plus prégnante de perdre sa culture nationale voire régionale, il apparaît pour l’instant quasi impossible de fondre les 27 Etats ont une entité unique, sans frontières et bénéficiant d’une langue et d’une monnaie unique, n’ayant véritablement qu’un seul représentant à l’international (et non ce poste de président de l’UE, qui n’a en réalité aucun pouvoir), une réelle force militaire conjointe et un vraie poids sur la scène mondiale. Au lieu de passer douloureusement et en force à cet état de fait – inévitable si l’Union veut survivre et pouvoir affronter les prochaines crises sans trop d’encombres – il serait peut-être judicieux de passer par une phase d’adaptation.
Pourquoi ne pas effectuer déjà quelques rapprochements, en prélude à la fusion générale en une seule entité ? Il existe déjà de fait des partenariats (recherche, universités, maisons de la culture, échanges commerciaux, joint ventures) développés entre pays européens, même si sur le papier rien n’existe. On pense bien sûr à la France et l’Allemagne, les deux principaux acteurs et moteurs de l’Europe. Pourquoi ne pas rapprocher les deux Etats pour n’en créer qu’un ? Leurs échanges sont déjà bien développés, que ce soit économiquement, culturellement ou socialement. Cela permettrait d’ancrer définitivement ce couple dans son rôle de leader de l’Union Européenne et servirait d’exemple pour d’autres rapprochements. On peut citer également d’autres exemples de potentiels rapprochements : une grande République Balte, réunissant l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ; une Péninsule Unie, avec le Portugal et l’Espagne ; une nouvelle entité austro-hongroise regroupant Autrice, Hongrie et Slovénie ; la réunification du Royaume-Uni et de l’Irlande ; une grande République de l’Est englobant Pologne, République Tchèque et Slovaquie. D’autres rapprochements peuvent être envisagés, notamment concernant les portions Nord et Est et Sud-Est de l’UE. Ces rapprochements permettraient d’avancer en direction de l’union politique des 27 et la création d’une nouvelle entité démocratique et puissante dans le monde.
L’autre aspect sur lequel il faudra obligatoirement se pencher dans un futur proche pour que l’UE puisse prétendre à un réel rôle mondial est la problématique de la Turquie. A l’heure actuelle, la France est le chef de file des opposants à son entrée dans l’UE. La Turquie permettrait pourtant à l’Europe d’avoir un émissaire majeur dans les négociations au Proche et Moyen-Orient, un pays respecté dans le monde arabe, qui a réussi à développer un solide système démocratique et qui représente également un marché de plus de 70 millions de consommateurs – très intéressant pour les entreprises européennes, surtout en cette période de crise. Continuer à s’opposer à l’entrée de la Turquie est à mon sens une attitude rétrograde et peureuse face à la poussée de l’Histoire. Certes, le problème des relations diplomatiques avec la Grèce et la problématique de Chypre retardent cette entrée. Mais une attitude ferme de Bruxelles devrait pouvoir mettre un terme à ces attitudes ridicules et obliger les protagonistes à effacer les ardoises.
L’Europe a 50 ans et commence sérieusement à se scléroser. Si elle veut survivre et se faire entendre, elle n’a d’autre choix que de s’ouvrir vers l’extérieur, en acceptant en son sein l’ensemble des pays européens – une fois leurs finances épurées et leurs régimes consolidés – et de se fortifier à l’intérieur en faisant tomber les barrières juridiques et mentales s’opposant à la création d’une Fédération d’Etats autonomes, basée sur le modèle américain.